La science de Pierre Legrand à Poutine
Origine : Revue Objectif Est / début 2003
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La naissance d’une science moderne en Russie, remonte à l’époque de Pierre le Grand, qui crée l’Académie des Sciences en 1725, et favorise l’enseignement des mathématiques et des sciences physiques, pour combler le retard russe vis-à-vis de l’Europe occidentale, notamment dans les domaines militaire et naval. Cette dynamique sera poursuivie par Catherine II, qui encourage la création des universités, et à des degrés divers par ses successeurs, tout au long du XIX siècle. Grâce à ces efforts, la Russie peut revendiquer à l’aube du XX siècle, l’existence d’une communauté scientifique établie qui compte de grands noms tels les mathématiciens Lobatchevsky, Liapunov, et Ostrogradsky, les chimistes Mendeléïev et Vernadsky, ou le physiologiste Pavlov, prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le conditionnement animal.
Au lendemain de la Révolution, les Bolchéviks sont d’abord méfiants vis-à-vis des savants qu’ils assimilent à des cadres d’ancien régime. Cette attitude est illustrée avec ironie par
Boulgakov, dans son roman “ coeur de chien ”. Cependant, la politique d’industrialisation à marche forcée menée par Lénine puis par Staline exige le développement d’une base scientifique forte et la formation en masse d’ingénieurs et de cadres techniques pour soutenir cette politique. Il en résulte un encouragement de la recherche, qui se traduit par le lancement de programmes ambitieux et l’attribution d’un statut social privilégié
aux chercheurs, relativement moins touchés que les autres catégories par les purges staliniennes des années trente. Mais c’est dans les années de guerre (1941-1945) que va s’élaborer une véritable politique de la recherche, à travers la création des “ Instituts de Recherche Scientifique ” et des “ Organisations de Recherche et de Production ”. La priorité est alors à la défense nationale, et la recherche servira essentiellement à satisfaire les
besoins de l’industrie militaire. Cette orientation sera renforcée par la suite – 70% du budget recherche - dans le cadre de la guerre froide et de l’inévitable course aux armements qu’elle entraîne. C’est ainsi qu’est mis en place, au lendemain de la guerre, le programme nucléaire russe dans lequel s’illustreront des scientifiques de génie tels Serpukhov et Sakharov. A la même époque est lancé le programme spatial dont l’objectif premier est de concevoir des missiles balistiques capables d’atteindre les
Etats-Unis, mais qui s’orientera très tôt vers le développement des vols habités et l’exploration planétaire.
Si les mathématiques et la physique occupent les premières places au panthéon de la science soviétique, les autres disciplines ne sont pas en reste, notamment la génétique, qui après les errements du lyssenkisme, s’oriente vers le décryptage du génome humain (travaux du généticien Kisselev). En définitive, avec plus de 5% du PIB consacré à la recherche, et plus de 2 millions de chercheurs, l’URSS pouvait se targuer d’avoir l’un
des potentiels scientifiques les plus élevés au monde.
Dans la décennie de désordre et d’anarchie qui a suivi l’effondrement de l’URSS, la recherche scientifique a vu son budget se réduire de façon drastique. Entre 1991 et 1996, la part du PIB consacrée à la recherche a ainsi été divisée par cinq, passant de 25 milliards de dollars à 5 milliards. A titre de comparaison, la même année les Etats-Unis dépensaient plus de 200 milliards de dollars en R&D. Dans le même temps, le salaire des chercheurs a été divisé par quatre. Dans ces conditions, on comprend le phénomène de fuite des cerveaux qui s’est produit au début des années 90, atteignant jusqu’à 20 000 chercheurs par an, et bénéficiant principalement aux Etats-Unis. Pour contrecarrer cette tendance, les Instituts et les Centres de recherche ont multiplié les accords de collaboration tout azimuts avec des partenaires étrangers. Si cela a permis de renflouer
financièrement ces Instituts, ces collaborations se sont souvent soldées par un bradage à bas prix du potentiel scientifique accumulé, dans un contexte de flou juridique et de déliquescence de l’Etat. A cela s’ajoute l’absence d’une véritable politique en matière de propriété intellectuelle, et le peu de sensibilisation des chercheurs à ces questions.
L’autre grand drame de la science russe est son faible niveau de valorisation technologique et commerciale. En effet, la grande majorité des Instituts de recherche était coupée de l’industrie civile et rassemblée dans des villes scientifiques fermées. De leur côté, les entreprises industrielles n’étaient pas incitées à l’innovation du fait de l’absence de concurrence et de la centralisation des décisions stratégiques (lancement de nouveaux
produits) à un niveau ministériel. Elles se contentaient donc de remplir le Plan en termes purement quantitatifs sans se préoccuper des améliorations à apporter aux produits.
Aujourd’hui encore, à peine 10% des entreprises industrielles possèdent un véritable département de recherche et développement. Il n’existe pas non plus de marché en Russie
pour les technologies russes, les entreprises préférant souvent importer au prix fort des technologies occidentales qu’elles jugent plus avancées et plus fiables.
Face à cette situation alarmante, les autorités russes n’ont commencé à réagir que tardivement. C’est seulement en 1998, qu’est lancé un programme national de soutien à la recherche et à l’innovation, mais il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en janvier 2000 pour que la recherche scientifique retrouve un semblant de considération. En 2001, est créé un Haut Conseil Scientifique placé auprès du Président, composé de personnalités de haut niveau telles que le prix Nobel de physique Zores Alférov. En 2002, le budget de l’Académie des Sciences est augmenté de 30%, annonçant la mise en oeuvre
d’un programme fédéral destiné à multiplier par cinq le budget de la recherche à l’horizon 2010. Un objectif qui reste cependant très en deçà des niveaux européens ou japonais.
L’avenir de la science russe passe sans doute par l’accroissement de la part du financement privé de la recherche, l’établissement de partenariats et de synergies avec d’autres pays (dont la France), ainsi que par des investissements massifs dans les secteurs de Hautes Technologies, seuls à même d’assurer une croissance potentielle élevée à l’économie russe sur le long terme.
Article écrit par Alexandre Kateb
Origine : Revue Objectif Est / début 2003
Written by admin on June 19th, 2006 with
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