La poudrière du Caucase. Des étincelles le long du Pipeline
Le Pipeline Baku-Tbilisi-Ceyhan, un nouveau tuyau d’un milliard de Dollars pour le pétrole Caspien, entrera en fonctionnement cette semaine. Mais ce pipeline longtemps attendu a déjà un problème significatif. : il est vulnérable aux attaques des combattants Arméniens de l’enclave séparatiste du Nagorno-Karabakh.
Le futur de l’Azerbaïdjan demeure caché sous terre, dans des pipelines d’acier, de 107 centimètres de diamètre (42 pouces).
Des panneaux posés sur le sol fraîchement retourné marquant le chemin du nouveau pipeline indiquent : “Attention – Très haute pression – Pétrole Brut.” Le pipeline est prévu pour amener le pétrole de la mer Caspienne à la mer Méditerranée pour les prochaines dizaines d’années, en fournissant du pétrole pour les économies occidentales méditerranéenne turque, où il pourra être transporté par bateau vers l’Amérique du Nord et l’Europe.
Le “deal du siècle”, conçu en 1994 pendant l’administration du président Bill Clinton, reflète la bataille amère pour la domination dans une zone qui a été traditionnellement le site de conflits d’intérêts parmi les dirigeants Russes, Turques et Perses. Mais une fois ouverte au business, le pipeline du BTC reflètera les intérêts stratégiques dans le région Caspienne : sécuriser à long terme l’accès à son pétrole et au réserves de gaz naturel et fournir une source de revenus à long terme pour la Turquie alliée de l’OTAN et pour ses partenaires plus récents pro-occidentaux tels que l’Azerbaïdjan et la Géorgie.
Le conseiller en sécurité nationale de l’ancien Président Américain Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, qui est jusqu’à aujourd’hui le champion infatigable de la défense des intérêts américains dans le Caucase, a aidé à faire avancer le projet. Quand le conflit en Tchétchénie s’est embrasé en 1999, la Russie a abandonné son plan originel d’un pipeline de Baku à la mer Noire via la capitale Tchétchène, Groznyï. A la place, Moscou prévoit un pipeline qui transporterait le pétrole de la côte du Kazakhstan de la mer Noire vers le côté Russe.
Après des années de disputes géopolitiques, le pipeline BTC de 1 768 kilomètres pompera le pétrole pour l’occident vers le port Turc de Ceyhan, traversant un certain nombre d’états connus pour leur absence d’orientation pro-occidentale. Les concepteurs du pipeline ont choisi cette route pour éviter de devoir faire des affaires avec les mollahs d’Iran, les dirigeants du Kremlin à Moscou ou les Arméniens, qui sont sortis victorieux de leur conflit avec l’Azerbaïdjan.
Du pétrole pour l’occident
Finalement, le pipeline stratégiquement très important et lourdement surveillé de Baku-Tbilisi-Ceyhan (BTC) court le long de la limite nord de Shahumian. Après 12 années de préparation et de construction, le BTC a finalement été inauguré officiellement lors d’une cérémonie le 13 juillet.
Un consortium dirigé par la BP a investi 3,9 milliards de Dollars dans le pipeline, qui est censé transporter 50 millions de tonnes de pétrole chaque année depuis l’Azerbaïdjan au travers de la Géorgie et sur la côte méditerranéenne turque, où il pourra être transporté par bateau vers l’Amérique du Nord et l’Europe.
La prime géopolitique
Le prix qu’ils paieront est qu’une section du pipeline réside dans une étendue de lance-rockets positionnés sur les montagnes du Karabakh. La route force les investisseurs a faire des affaires avec le régime autoritaire Aliyev de Baku, faisant monter ce gouvernement au niveau d’un partenaire commercial de l’occident. Après la mort en 2003 de l’ancien général du KGB Geydar Aliyev, l’auto proclamé “père de tous les Azéris”, son fils et successeur à la Présidence, Illham, sera désormais capable de récolter le prestige et les pétrodollars que le projet promet de rapporter.
Le régime de Baku compte sur un revenu annuel provenant du pipeline BTC d’environ 1 milliard de dollars par an jusqu’en 2025, une énorme somme pour un pays où 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté, et où le salaire moyen mensuel est de seulement 40$. Environ 750 000 réfugiés vivent misérablement dans des wagons, dans des bidonvilles en tôle ondulée, et dans des asiles du gouvernement. Et le huitième du territoire d’Azerbaïdjan, une zone plus grande que le Nagorno-Karabakh, reste occupée par les troupes Arméniennes.
Les habitants du village frontière de Tap-Karakoyunlu, où la jeune recrue Ektan a perdu la vie, vivent aussi dans la précarité, marqués par les morts et les blessures provenant d’une vie permanente sur la ligne de front, la perte des pâturages derrière la ligne de cessez-le-feu et l’absence d’eau potable saine pendant que la rivière qui court le long de la frontière s’encrasse de débris.
Les villageois musulmans ont perdu la guerre contre l’Arménie sur cette ligne de cessez-le-feu et le pipeline ne devrait pas changer leur vie de manière significative. Aujourd’hui, le trajet de Tap-Karakoyunlu à Talysh passe au travers de 1002 kilomètres de détours dans le Caucase, à travers trois états une République miniature reconnue par personne.
La route commence le long du Pipeline, à l’ombre de la montagne Mraw de 3 500 mètres d’altitude, puis traverse le “Pont Rouge” vers la Géorgie, et vire brutalement vers le sud dans les hautes terres arméniennes.
L’Arménie est le parent pauvre parmi les États du Caucase. Ses frontières avec l’Azerbaïdjan et la Turquie fermées, le pays paie chèrement sa victoire durant la guerre dans l’enclave du Nagorno-Karabakh, pendant qu’il lutte avec une économie faible et des importations coûteuses. Le haut du mont Ararat, couvert de neige, la montagne sacrée d’Arménie, semble proche, juste derrière la Capitale, Erevan. Ararat, le lieu légendaire où se trouverait l’Arche de Noé, représente aujourd’hui l’endroit lointain de l’âme arménienne – mais la montagne reste sur le sol Turc.
Le voyage de deux heures vers le corridor de Lachin mène à des passages de convois d’obusiers traînés au travers des montagnes vers le Karabakh. Lachin sert de cordon ombilical entre la République d’Arménie et l’enclave du Nagorno-Karabakh contrôlée par l’Arménie.
Une enclave isolée
Ce couloir se termine à Stepanakert, la Capitale du Nagorno-Karabakh. A côté des affaires du gouvernement, les dirigeants de la République, qui n’est reconnue par aucune autre nation, passent leur temps à assurer la sécurité de la zone économique spéciale de l’enclave, où des fabricants suisses produisent des pièces d’horlogerie et où des russes polissent des diamants.
Cela prend deux heures encore pour atteindre Talysh, l’avant-poste Arménien au nord du Karabakh, parmi des routes non pavées et finalement, des chemins escarpés accessibles uniquement en Jeep. Talysh, fondée en 461 après JC, a traditionnellement été le nid d’aigle des Arméniens et le point dominant les basses-terres d’Azerbaïdjan. La région occupée par les voisins Musulmans des Arméniens se trouve directement sous Talysh, comme un succulent plateau de friandises – d’abord le village de Tap-Karakoyunlu, puis Naftalan, une ville touristique et finalement, le nouveau pipeline qui traverse l’horizon.
“Nous, Arméniens, sommes un petit groupe d’hommes, c’est pourquoi nous vivons dans les montagnes, le meilleur moyen de nous défendre nous-mêmes”, nous dit un résident de Talysh. Pendant la guerre, leur village fut occupé par les troupes d’Azerbaïdjan pendant 22 mois, ou jusqu’en avril 1994. De nombreuses maisons sont en ruine, et moins d’un quart de l’ancienne population de Talysh parmi 2 500 personnes est revenue. Ceux qui l’ont fait conduisent une fois de plus leurs troupeaux de cochons et de vaches au travers des rues, pendant que les femmes essorent leur linge au puits du village et les aînés sont assis sous les acacias, racontant leur illustre histoire à leurs gens.
L’Arménie est l’État Chrétien le plus ancien. Son Roi Trdat IV fut baptisé en 303. Toujours conscients d’une histoire qui couvre des milliers d’années, les Arméniens vivent aujourd’hui une existence isolée, comme dans un cocon. A cause de leur histoire, les nationalistes arméniens voient la lutte pour le Karabakh un peu plus qu’un petit bout d’une image bien plus grande. Pour les Arméniens, le génocide commis pendant les années de l’Empire Ottoman, dont un million de personnes furent les victimes en 1915, représente simplement le point culminant de la longue histoire de souffrances d’un peuple qui se voit comme un avant-poste loyal de la civilisation Chrétienne, à la frontière de l’Europe et de l’Asie.
Comme preuve de leur propre tolérance religieuse, les Arméniens du Karabakh aiment à montrer les deux minarets restés intacts de la Mosquée d’Agdam, qui trônent au dessus d’un paysage de ruines, comme deux points d’exclamation, rappelant ainsi les démons de la haine ethnique. Mais dans la mosquée, là où le mollah d’Agdam louait la gloire d’Allah, un vacher surveille désormais 27 vaches brunes, debout leurs sabots dans la bouse, pendant que les cochons se promènent dans les rues de la ville. Mais il n’y a plus personne pour se plaindre. Agdam, une ville florissante de 160 000 Musulmans Azéris avant la guerre, n’est plus aujourd’hui qu’un tas de poussière et de pierres désolé.
Bien qu’elle ait toujours été en dehors des frontières du Karabakh, les Arméniens continuent de garder Agdam comme “zone tampon” – une valeur marchandable pour le jour où une décision sera prise à propos du futur et des frontières du Nagorno-Karabakh, la région caucasienne du “Jardin Noir”.
Un conflit qui couve.
“Le groupe Minsk”, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe qui a passé les 14 dernières années à lutter pour trouver une solution au conflit, s’est réuni récemment en mai pour discuter de la situation, mais sans résultat tangible. Une rencontre entre les Présidents d’Arménie et d’Azerbaïdjan a aussi été un échec. Le Président Arménien Robert Kocharian, né au Karabakh, et son homologue Azéri, le Président Illham Aliyev, qui vient d’un clan de l’enclave Azéri de Nakhitchevan, enferme à l’extrême les deux pays dans des positions extrêmement divergentes dans ce conflit.
L’Azerbaïdjan insiste sur la restitution complète des territoires occupés, alors que l’Arménie veut obtenir la reconnaissance de la déclaration d’indépendance du Nagorno Karabakh et d’une région voisine. Les Arméniens ont uniquement annulé leur demande que la région séparatiste soit annexée à l’Arménie.
Les puissances présentes au Karabakh ont adopté une attitude “coup de poker” vis-vis de la perspective du pipeline BTC qui entre en fonction dans les lignes de feu de leurs positions les plus avancées. Bien que le Karabakh soit inquiet à propos du récent discours menaçant venant de Baku, son Ministre des affaires étrangères, Massis Mayilian, espère que l’influence modératrice des investisseurs internationaux calmera les tensions. “Le projet requiert de la stabilité dans la région” Et nous sommes en faveur de cette stabilité. Le pipeline sera au milieu d’une zone de guerre dès que les Azéris engageront un conflit armé.”
Les étincelles qui volent entre les deux pays pourraient facilement tourner à une explosion totale le long du pipeline. L’expert militaire Azéri Useir Jafarov prévient que le régime des mollah de Téhéran pourrait répondre facilement à une attaque US sur l’Iran par une attaque de rockets contre le pipeline. Et l’un des défenseurs des droits civils le plus respecté en Azerbaïdjan, Karen Ohanjanian, a appelé à la “destruction du pipeline” si l’Azerbaïdjan utilisait ses pétrodollars pour financer une nouvelle guerre au Karabakh.
Une nouvelle guerre ?
Les communiqués de Baku indiquent clairement que le pays se prépare à la guerre, déclare Sairan Oganian, le Ministre de la Défense du Karabakh. Mais sa petite République, dit l’ancien officier de l’armée Soviétique, un Général et un vétéran de la guerre du Karabakh, est prête à toutes les éventualités : “notre structure de commandement est en place. Nous sommes capables de défendre le statu quo, mais aussi de répondre aux attaques ou de lancer nos propres actions défensives.”
Une force militaire de 25 000 soldats défend les 137 000 habitants du Karabakh. Combien de ces soldats ont été envoyés dans l’enclave depuis l’Arménie est une secret bien gardé. Mais il est indiscutable que le gouvernement du Karabakh est soutenu par l’argent et la logistique de l’Arménie, et que l’Arménie profite du soutien de son très ancien allié Russe, qui maintient encore des bases militaires dans le pays. En retour, la Russie s’est vue permise d’acquérir des secteurs clés de l’économie arménienne.
“Ce qui est vraiment en jeu, ici c’est la politique globale – Amérique contre Russie, et le plus important, le pétrole” nous dit Valery Babajian, l’historien de la ville à Talysh. Vétéran de la guerre du Nagorno-Karabakh de 1990, il n’a jamais oublié combien les Azéris ont saccagé les tombes de ses ancêtres quand ils marchaient vers le sud.
“Mais un jour”, nous dit Babajian, en montrant les plaines, “nous vivrons de nouveau en paix avec ce peuple là-bas, à Tap-Karakoyunlu”. Ces gens là-bas sont ceux pour lesquels la jeune recrue Ektan Hadjikaibov aux premières lueurs du matin. Le tir mortel a dû venir de là-bas, quelque part depuis les montagne au-dessus de Talysh, où les Arméniens barricadés dans des tranchées renforcées par des blocs de pierre et de barres d’acier, surveillent l’ennemi au travers d’étroites ouvertures dans leurs fortifications.
“A l’époque soviétique, nous calculions la distance avec l’Azerbaïdjan dans la rue, aujourd’hui, on utilise les distances d’artillerie” disent-ils.
Article posté Siberianna
Source: http://service.spiegel.de
Written by siberianna on October 3rd, 2006 with
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