Crimée : Le poids de l’histoire

Les tensions d’aujourd’hui sont aussi les fruits de l’histoire chaotique de cette véritable arche de Noé des peuples que s’est trouvée être la Crimée depuis l’antiquité. Aujourd’hui, quelque 125 nationalités y cohabitent.

Point de friction le plus ancien : la question des Tatares de Crimée, issus de tribus de la Horde d’or arrivées sur des terres qui avaient été sarmates, scythes, grecques, juives karaïmes, arméniennes et bulgares… Ils avaient établi un « khanat » indépendant au XVème siècle, devenu musulman et vassal de l’empire ottoman dès 1475 jusqu’à la guerre russo-ottomane de 1768 à 1774. En 1783, une décennie après l’avoir prise aux Turcs, Catherine II intègre la Crimée à l’Empire russe et y envoie des paysans slaves qui s’ajoutent à la centaine de nationalités et ethnies représentées.

Terre de villégiature des tsars et de la noblesse russe au XIXème siècle et au début du XXème, après la guerre de 1853-56 contre la France et l’Angleterre, à laquelle nous devons la rue de Crimée et le boulevard de Sébastopol à Paris sans oublier Malakoff.

A l’issue de cette guerre, de nombreux Tatares ont quitté le pays pour le reste de l’empire ottoman.

En 1919-1920,  la Crimée est le dernier refuge de l’armée blanche du sud (Denikine-Wrangel), à la fin de la guerre civile en 1920. Aujourd’hui, sur un quai de Sébastopol, une plaque commémore le départ du dernier bateau de Russes blancs chassés de leur pays et dont près de 500.000 sont venus se réfugier en France via Constantinople, Bizerte, Alexandrie, Sofia ou Belgrade…

Pendant la guerre civile, et compte tenu de la confusion qui régnait en Ukraine où des combats opposaient non seulement des blancs et des rouges, mais aussi des noirs (Makhno), des bleus (Petlioura), des verts (bandits et déserteurs de partout), les Tatares soutiennent plutôt les Rouges. Ces derniers leur font des promesses non tenues par la suite, selon des écrits de Sultan-Galiev, lui aussi Tatare mais de Kazan et tenant d’une idée islamo-bolchevique, envoyé par le pouvoir bolchevik pour faire « un audit » à la suite d’incidents et de protestations des Tatares.

La seconde guerre mondiale a vu de nombreux Ukrainiens déçus par la révolution, victimes de la collectivisation et des famines des années trente, accueillir les Allemands, au début au moins, avec espoir. Des nationalistes ukrainiens, en majorité de l’ouest de l’Ukraine, ont même formé des détachements de « polizei » (milices au sens français des années 40 du mot) très zélés.

La Crimée est rapidement occupée par les nazis, accueillis sans hostilité par une partie des Tatares dont une petite minorité collabore, alors que 20.000 d’entre eux sont au front dans l’armée soviétique et que d’autres formeront des groupes de résistance anti-nazis. C’est cette occupation rapide (seule Sébastopol résiste) et la constitution de deux régiments de collaborateurs tatares très minoritaires qui va justifier leur déportation en Asie centrale en 1944 par Staline.

Du 18 au 20 mai 1944, sur ordre de Beria et Staline, 187.859 Tatares de Crimée ont été déportés en 60 heures vers l’Ouzbekistan sous l’accusation de collaboration avec les nazis.Une seconde vague de déportation a eu lieu en 1965, deux ans avant l’annulation de l’ordre de déportation. Dès 1967, des retours commencent à se faire au compte goutte puis le mouvement s’accélère dans les années 80 pour devenir massif après l’implosion de l’URSS en 1991.

La guerre mondiale en Crimée, c’est aussi la Conférence de Yalta où Staline  accueille Churchill et Roosevelt pour le premier grand partage du monde d’après guerre. Tout un symbole pour la Crimée d’aujourd’hui qui se sent au centre d’un nouveau grand échiquier.

Nikita Khrouchtchev  « fait cadeau » de la Crimée russe et de ses populations à l’Ukraine en 1954 pour marquer à sa manière le 300ème anniversaire de la (ré)unification entre la Russie et l’Ukraine. Cette dernière est toujours considérée comme le berceau de la Russie avec la principauté de Kiev, nommée la Rus. Sur le moment, les habitants qui restent dans le même pays, l’URSS, le ressentent peu, selon les témoignages recueillis. Seule l’introduction d’un apprentissage obligatoire mais peu contraignant de la langue ukrainienne (parlée à l’ouest du pays) apporte un changement. Les habitants de Sébastopol en sont même dispensés et sont d’autant plus pénalisés aujourd’hui avec l’ukrainien obligatoire en matière juridique et médicale.

Avec la dissolution de l’URSS, décidée le 8 décembre 1991 en Biélorussie à Belavejskaya Puchtcha par le russe Boris Eltsine, l’Ukrainien Leonid Kravchouk et le biélorusse Stanislav Chouchkevitch., le choc dans la presqu’île a été encore plus fort qu’ailleurs dans l’ex URSS. « En une nuit, nous avions perdu notre pays », racontent aujourd’hui la plupart des Criméens. Les plus inquiets ont été les Russes qui représentent 60% de la population de la Crimée et les familles mixtes. Selon des témoignages de personnes âgées, des souvenirs de la conduite de « polizei » nationalistes ukrainiens sous l’occupation nazie ont refait surface. Ces « miliciens » à l’ukrainienne se sont notamment distingués par le massacre des juifs ukrainiens et d’opposants à Babij Yar à Kiev : 1.200 polizei ukrainiens y ont participé aux cotés de 300 Allemands.

La situation économique catastrophique d’après Perestroïka, la montée de la criminalité et le pillage des exploitations agricoles et industrielles qui cessent leur activité, renforcent le malaise. Les tensions entre Simferopol et le pouvoir central de Kiev ont été vives. Ce dernier accorde tout de même un statut de « République Autonome », unique en Ukraine,  à la Crimée où toute une partie de la population conteste l’appartenance à l’Ukraine.

Les conflits politiques sont intenses avec le pouvoir central avec un sommet en 1994-95, après l’élection d’un  président local pro-russe. Mais Kiev contrôlait déjà suffisamment les services secrets, la police, les banques et les communications et des intérêts locaux en tout genres lui ont permis de remporter la partie et de modifier en 1998, la Constitution de la République autonome en restreignant en fait une grande partie de l’autonomie, notamment en matière médiatique et linguistique et en la privant de la possibilité d’initiatives législatives à la Rada de Kiev. Les forces de police sont placées directement sous les ordres de Kiev.

La « révolution orange » de novembre 2004 a encore accentué les tensions avec une population largement hostile aux orientations anti-russes et pro-OTAN, si l’on parle en termes de guerre froide, du nouveau pouvoir de Kiev.

En 2006, les élections législatives, pourtant ressenties comme entachées d’irrégularités dans toute l’Ukraine orientale et en Crimée, et surtout le changement de gouvernement à Kiev en été, constitué par une coalition conduite par Victor Yanoukovitch, du parti des Régions, majoritaire aussi en Crimée, a détendu l’atmosphère politique, à en croire les dirigeants de la presqu’île. Mais pas les tensions sur le terrain. En mai 2006, des manifestations massives et violentes empêchent le débarquement de forces américaines dans le port de Feodossia sous couvert de manœuvres de l’Otan, souhaitées par la coalition nationaliste de Kiev.

Pourtant, l’une d’elle au moins est aujourd’hui apaisée : le rattachement de la Crimée à l’Ukraine n’est plus contesté par une population qui s’y est résignée, en partie grâce à l’amélioration relative du niveau de vie et des forces politiques qui y trouvent leur compte. Les dirigeants locaux du Parti des Régions, un  peu hâtivement qualifiés de « pro-russes » par les médias occidentaux alors qu’ils représentent essentiellement des tendances d’oligarques,  parlent ainsi de « débats dépassés » et de la « Crimée, partie intégrante de l’Ukraine indépendante » (cf. interview Gritsenko).

Seuls les tenants du « Bloc russe », authentiquement pro-russes ceux là et soutenus par la municipalité de Moscou,  restent perplexes sur l’appartenance nationale de leur région. De son coté, la Russie reste vigilante. Le sort de la flotte à Sébastopol et l’avenir des acheminements des hydrocarbures ainsi que les appétits américains et turco-islamiques sur la région dicteront sans doute largement l’attitude du Kremlin quel qu’en soit l’occupant.

Article écrit par Dimitri de Kochko

Written by Dimitri De Kochko on September 17th, 2007 with no comments.
Read more articles on Ukraine.

Related articles

No comments

There are still no comments on this article.

Leave your comment...

If you want to leave your comment on this article, simply fill out the next form:

You have to be identified to write a comment.

Digg it ! Add to Technorati Favorites