Interview du Vice-président élu Alexandre Korolev - République Moldave du Dniestr
Alexandre Ivanovitch Korolev a été élu (élections non reconnues internationalement) en décembre dernier vice-président du président historique de la République Moldave du Dniestr, Igor Smirnoff. Il représente une nouvelle génération et c’est un administrateur et un technocrate qui avait occupé précédemment le poste de ministre de l’intérieur. Selon la Constitution de la Transnistrie, le vice-président prend automatiquement la place du président si ce dernier se retire. Une éventualité qu’on a souvent entendu évoquée à Tiraspol.
Juillet 2007 à Tiraspol
Korolev : La formation de notre Etat est le résultat de l’effondrement de l’Union soviétique. Les frontières qui ont été fixées artificiellement par l’Etat soviétique ont débouché sur des situations conflictuelles. L’une des raisons de ce conflit ici est que le territoire de la « République moldave du Dniestr » n’a jamais été compris dans un Etat moldave. Et les frontières qui ont été dessinées pour d’autres buts sous Staline ne pouvaient en aucun cas refléter les réalités des pays concernés. C’est ce dont nous sommes victimes aujourd’hui ! La Bessarabie se trouvait entre le Dniestr et la rivière Prout. Nous, nous sommes de l’autre coté du Dniestr et nous étions en Ukraine. Même après l’effondrement de l’URSS et la proclamation de l’indépendance de la Moldavie, qui a été trainée à l’ONU en fait par les dirigeants roumains, nous n’avons jamais fait partie de cet état, sauf dans la période 1944-1990 dans le cadre de l’URSS.
Pour résoudre la question aujourd’hui, il faut partir de l’histoire et reconnaître que notre territoire n’a jamais fait partie de la Moldavie.
Question : Aujourd’hui, le conflit est « gelé ». Voyez-vous un moyen de le « dégeler » en quelque sorte ?
Korolev : Dégeler un conflit ce n’est pas encore le résoudre ! Pour le dégeler, rien de plus simple : il suffit qu’une des parties entame des actions guerrières. Mais ce n’est pas ça qui va aider à résoudre le conflit ! Or c’est la vraie question. Comment résoudre le problème pour de bon ? Pour qu’il ne renaisse pas sans cesse, il faut trouver une voie équitable, c’est-à-dire tenant compte des intérêts politiques, économiques, vitaux des deux parties.
Et bizarrement, les politiques ne veulent pas le comprendre et font sans arrêt la même erreur. Pour parvenir à régler ce conflit, il faut avoir une approche pragmatique.
Il y a deux protagonistes qui ont chacun leur position. Il est indispensable de rapprocher ces positions, de négocier et de discuter. Et non de menacer ou d’assiéger, en instaurant des embargos économiques, ou de répandre toutes sortes d’absurdités dans le monde entier en cherchant à faire peur et en essayant de mêler au conflit des Etats plus grands et plus forts pour parvenir à une règlement unilatéral par la contrainte.
Il n’y a pas d’autres solutions qu’un règlement négocié, tenant compte de l’intérêt de tout le monde. Même s’ils parviennent à régler momentanément les choses par la force et la violence, ça ne sera que provisoire à l’échelle historique. Et le conflit se rallumera inévitablement tôt ou tard. C’est pourquoi, pour nous il ne peut y avoir de solution que par un respect mutuel et une volonté de s’entendre.
Question : Quel a été et est le rôle de la Russie ?
Korolev : Le rôle de la Russie a été considérable comme force d’interposition et de paix. Les combats et l’effusion de sang ont pu être arrêtés grâce aux soldats russes. Et depuis que l’armée russe a reçu le mandat de force de paix, il n’y pas eu un seul combat sérieux en dehors de quelques incidents et accrochages et aucun tué, même parmi les soldats de la paix. C’est sans doute le seul cas au monde où ça se passe aussi bien.
Alors quand on vient nous parler de « la nécessité absolue » de changer les forces de paix, nous posons la question : « si ça marche aussi bien, quel besoin avons-nous de faire des expériences et de changer le format ? »
La Russie ne peut sans doute pas rester indifférente, même si elle le voulait, à la situation chez nous. D’abord en tant qu’héritier juridique de l’URSS, ensuite en tant qu’Etat interpellé par le sort de ses citoyens ou compatriotes vivant chez nous, c’est-à dire quelque 30% de la population.
Elle n’en a pas moins toujours pris une position très équilibrée. En tant que pays garant de la paix, elle s’est toujours attachée aux situations réelles sur le terrain.
Aujourd’hui, comme vous avez dû le remarquer, la Russie mène une coopération très intense avec la république de Moldova. En un mois, il vient d’y avoir trois rencontres au sommet. C’est naturel. Parce que la situation qui s’est créée ici inquiète tout le monde : la Russie, l’Union européenne, nous-mêmes et tous les gens qui vivent ici.
La Russie a une position équilibrée et réaliste qui prend en compte les intérêts de toutes les parties. Nous voyons d’ailleurs que la direction de la Moldova y arrive aussi. Ils semblent comprendre maintenant que ces ruades et rodomontades extrémistes permanentes auxquelles ils se livraient ne mènent nulle part et qu’elles n’apportent rien en dehors de pertes économiques et d’un regain de tension.
Nous sommes reconnaissants à la Russie pour ce rôle là.
Question : Face aux mesures d’embargo de l’an dernier, la Russie vous a accordé une aide mais elle l’a cessée depuis mars dernier ?
Korolev : Je ne peux parler à la place des dirigeants russes. L’économie est un organisme vivant qui trouve toujours un moyen de survivre. Il est vrai que l’acuité du problème s’est maintenant réduite. Il est sûr que la situation s’est compliquée pour nous, il est vrai que nous supportons des dépenses bien plus importantes mais néanmoins on s’est redressé et nous pouvons à nouveau faire face à la plupart de nos obligations grâce aux programmes économiques réorganisés. C’est peut être pour ça qu’il n’y a plus de nécessité absolue de nous aider par une injection directe. Nous nous en tirons tous seuls.
Et puis vous savez, la vie d’un Etat ne dépend pas uniquement de questions économiques. Tant que nos concitoyens estimeront que nous ne pouvons pas faire autrement que de construire notre propre Etat, aussi éprouvant que cela puisse être, cet Etat continuera à exister.
Question : La situation du Kosovo peut-elle avoir des conséquences pour vous ? Servir de précédent ?
Korolev : Ce n’est que maintenant qu’on se met à nous comparer. Les combats entre nous et la Moldavie ont eu lieu en 1992 et dès cette époque, la question de l’indépendance se posait pour nous. En Yougoslavie, les combats ont eu lieu plus tard et pourtant, les états concernés se sont vus attribuer leurs indépendances. Et nous toujours pas. Pourtant notre situation est très comparable, moins au Kosovo, qu’aux républiques de l’ex Yougoslavie. (…)
On peut sans doute en déduire, que ces situations parallèles ne se résolvent pas en fonction de nos problèmes territoriaux et de souveraineté mais en fonction de jeux politiques d’autres états. Mais je ne peux entrer là-dedans.
J’attire tout de même votre attention sur le fait que nous sommes l’un de premiers pays à avoir parcouru ce chemin. Dieu lui-même nous a permis de survivre depuis 17 ans en tant qu’Etat indépendant et souverain qui a démontré sa viabilité. Car vous savez la souveraineté, ce n’est pas simplement une reconnaissance de l’ONU. Si on se fonde sur les définitions du Traité de Westphalie qui a déjà plus d’un siècle, la définition d’un état souverain est plus complète que ça. Selon ces critères là, nous sommes depuis longtemps un état souverain avec tous ses attributs.
Les Kosovars ont sans doute beaucoup à apprendre pour construire un état en respectant toutes les nationalités et leurs différentes traditions. Pour préserver la paix sociale et interethnique sur un territoire où vit une dizaine de nationalités et où toutes les confessions ont les mêmes droits.
Dans toute notre histoire, nous n’avons détruit aucune église ou temple, aucune nationalité n’a subi de nettoyage ethnique ni de génocide… C’est pourquoi, la question ne dépend sans doute pas du degré de nécessité, d’équité ou de désir d’indépendance. Tout est dans un jeu politique de tel ou tel état qui attend un certain nombre de dividendes politiques de la résolution ou de la non-résolution de ces questions.
Question : on accuse votre pays d’être « une poudrière de l’Europe » et de se livrer à des trafics d’armes et de drogue. Qu’en est-il ?
Korolev : Je connais ces accusations par la presse comme vous. La réalité ne coïncide pas du tout avec ce qui est raconté au lecteur d’Europe occidentale.
N’importe quelle personne un tant soit peu familière avec le monde de la technique ne peut que rire des accusations qui sont proférées ça et là contre nous. Une arme c’est un produit de haute technologie qui suppose des industries capables de le produire.
Pour fabriquer un fusil d’assaut Kalachnikov il ne suffit pas de le vouloir ! Il faut les machines et les équipements pour le faire. Nos usines et nos équipements ont été inspectés à plusieurs reprises par des experts ukrainiens, russes et internationaux.
Notre République a pris plusieurs fois l’initiative de proposer à des experts de l’Union européenne de venir inspecter nos usines pour qu’on soit débarrassé une bonne fois de ces accusations de fabrication d’armes. Nous n’avons toujours pas de réponses.
On nous accuse de produire 5 millions d’armes automatiques. Vous vous rendez compte 5 millions ! C’est un chiffre incroyable. Comment des politiciens peuvent-ils avancer de telles absurdités ?
Notre pays se trouve enclavé entre l’Ukraine et la Moldova. A notre frontière, travaille une mission européenne de contrôle depuis deux ans. Elle n’a signalé aucun cas de contrebande d’armes ou de drogues. Logiquement, cela devrait mettre fin au mythe. Nous n’avons pas d’usines pharmaceutiques ici et ne pouvons pas produire de drogues de synthèse ou autre. Les drogues que nous arrêtons à nos frontières arrivent d’Ukraine ou de Moldova. Nous avons signalé ces cas à la Rada suprême d’Ukraine, à d’autres ministères mais nous n’avons aucune réponse.
J’affirme en pleine responsabilité que les accusations de production d’armes et plus encore de leur exportation sont un mensonge.
Le seul dépôt d’armes que nous ayons sur notre territoire et qui est resté encore de l’URSS après le départ de la 14ème armée russe se trouve dans le village de Colbasna au nord. Il est gardé par l’armée russe. Autour du village, il y a trois niveaux de garde, dont un détachement de l’armée de notre république. Des experts internationaux de l’OSCE y font des inspections régulières. Ils vérifient notamment l’état de conservation et la qualité du stockage des munitions. Car dans ce dépôt il y a essentiellement des munitions, dont au moins un tiers voire plus ne s’emploient plus du tout. Ce sont des munitions obsolètes. C’est le dernier dépôt et on ne peut l’évacuer pour une seule raison : c’est la Moldova qui a décrété l’embargo ferroviaire et il n’y a plus de gare en fonction à Colbasna.
Tout l’armement, sous contrôle de l’Union européenne conformèment aux accords internationaux FCE, a été emmené en Russie. Et ce qui n’a pas été expédié a été détruit en présence d’observateurs internationaux. Les chars ont été découpés.
Aujourd’hui, il y a environ 1.500 soldats russes qui assurent les missions d’interposition et de garde des entrepôts de munitions.
Il n’y a pas d’autres dépôts ni d’aéroports clandestins. En 17 ans, il aurait été possible de trouver des preuves irréfutables de trafic d’armes, de contrebandes ou autre. Moi je n’ai pas connaissance de tels cas et personne d’autre ne dispose d’informations en ce sens.
Question : Quelle perspective pour votre république ? A-t-elle un espoir ?
Korolev : Le mot espoir apparaît souvent chez des gens qui ont un problème. Nous vivons depuis dix sept ans d’une vie que nous voulons la plus normale possible. Nous construisons notre état. Essayons de résoudre nos problèmes. Et nous demander si nous allons survivre encore 5 ans, 10 ans, ce n’est pas juste. Vous ne demandez pas ça à n’importe quel autre état. Si les gens travaillent et estiment qu’ils ont fait un choix d’état à eux où ils veulent vivre, il y a un avenir. Si d’autres pensent qu’on peut décider de l’avenir des peuples et des petits pays par des négociations entre grands états, c’est sans doute une erreur qui a toujours conduit à des effusions de sang dans l’histoire.
Il faut résoudre les problèmes locaux en partant des intérêts des populations qui vivent sur place.
Recueillie par Dimitri de Kochko
Article posté par Dimitri De Kochko
Written by Dimitri De Kochko on November 24th, 2007 with
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